Published: fév 07 Posted Under: Funk Artiste

ARETHA FRANKLIN

A en croire le mensuel de l'Amérique noire Ebony, l'été 1967 est marqué par trois « R » incontournables : « 'Retha, Rap and Revolt », comme on peut le lire dans un titre accrocheur. Revolt pour le ghetto de Detroit qui s'embrase le 23 juillet et fait 43 victimes noires en l'espace de deux journées d'horreur ; Rap, un terme du ghetto synonyme de « baratin », pour le discours afro-américain qui s'enflamme alors que les rapports entre les institutions américaines et la première minorité du pays se radicalisent ; 'Retha pour Aretha, la voix noire de Detroit qui s'exalte en exigeant le respect depuis la tribune que constituent les hit-parades R&B et Pop dont elle occupe la première place avec sa lecture passionnée de Respect d'Otis Redding. « Pour moi, le mot respect est un terme fort et digne qui permet à chacun de s'identifier », précise-t-elle à la presse. Le rapprochement fait par Ebony entre les émeutes et la chanteuse n'est pas gratuit ; depuis la fin de la guerre, la communauté afro-américaine demande plus de respect et si la ségrégation a fini par être battue en brèche dans le Sud, la lèpre du racisme et de l'intolérance qui ronge de longue date les grandes métropoles industrielles se fait plus envahissante que jamais. Mais l'exigence d'Aretha ne s'arrête pas là : lorsque la fille du Révérend Franklin demande davantage de considération, tout le monde comprend qu'elle réclame l'égalité des droits non seulement pour les afro-américains, mais aussi, et peut-être, surtout pour les femmes en cette période de montée du féminisme.
Ce message à double détente se trouve à l'origine de la réussite d'un artiste qui n'a plus quitté le devant de la scène depuis cet été meurtrier, même si sa carrière a été régulièrement traversée par des zones d'ombre et des périodes d'incertitude. A l'inverse de Michael Jackson et Whitney Houston qui sont allés chercher dans une pop-soul consensuelle l'universalité de leur popularité, Aretha doit la sienne à son refus de toute concession lorsqu'il s'agit de défendre des valeurs éthiques fondamentales, égratignant au passage aussi bien un establishment américain qui ferme les yeux depuis trop longtemps sur des inégalités criantes, que sa propre communauté dont elle connaît trop bien les dérives machistes et misogynes. A une époque où le revenu annuel moyen de la femme afro-américaine est trois fois inférieur à celui d'un homme noir, où une Afro-américaine sur trois élève seule ses enfants, où la femme noire à trois fois plus de chances de mourir en couches que ses concitoyennes, la revendication légitime d'Aretha dépasse les clivages raciaux pour lui attirer des sympathies bien au-delà des frontières de sa propre communauté.
Dans cette mesure, et même si elle a recours à la soul comme moyen d'expression au même titre que James Brown, son succès s'inscrit dans une logique beaucoup plus rassembleuse que celle du « Père du Funk » dont le discours musical et les valeurs restent hermétiques en dehors de l'Amérique noire. Parce qu'on les trouve côte à côte au sommet de la pyramide du R&B depuis trente ans, le Soul Brother Number One (autre surnom de Brown) et la Queen of Soul ont souvent été comparés, alors que leurs mérites respectifs ne pourraient être plus dissemblables. Si le premier est caractérisé par l'innovation musicale, le dynamisme électrique sur scène, une forfanterie qui touche à la bravade et un langage volontiers agressif, la seconde figure la permanence de la tradition, le calme associé à la réflexion, une simplicité et une bienveillance héritées de la tolérance, avec pour résultat un tableau de chasse dans les hit-parades plus abondant pour l'un et davantage de best-sellers pour l'autre : avec vingt Numéro Un dans les charts de l'Amérique noire, Aretha reste la championne toutes catégories du genre, un palmarès qu'elle aurait pu enrichir si son caractère casanier, ses problèmes sentimentaux à répétition et son manque d'assurance n'avaient pas freiné sa course à plusieurs reprises.
Au regard de son charisme et de ses capacités vocales (sn registre s'étend sur quatre octaves), il est curieux de constater qu'Aretha avait déjà plus de dix ans de carrière et une centaine d'enregistrements derrière elle quand son association avec le producteur Jerry Wexler et les disques Atlantic a révélé son talent pour faire d'elle la reine incontestée de la soul au printemps 1967. Comme une majorité de stars du R&B, elle a appris à chanter au sein de l'église noire ; ses rapports avec la vérité du gospel sont pour tant plus étroits que ceux de la plupart de ses contemporains puisqu'elle est la quatrième des cinq enfants du Révérend Clarence LaVaughn Franklin, l'un des pasteurs les plus réputés de l'Amérique noire. Originaire du Mississippi rural, cet homme d'une extrême intelligence s'est destiné très jeune au pastorat à la suite d'un rêve mystique. Au lendemain de ses études théologiques, il prend en charge une congrégation de Memphis (lieu de naissance d'Aretha) avant de séjourner brièvement dans la ville de Buffalo au nord de l'état de New York, mais c'est à la tête de la New Bezthel Baptist Church de Detroit qu'il se rend célèbre. Orateur brillant capable de traduire les Ecritures dans un langage simple mais jamais simpliste, C.L. Franklin est contacté par un disquaire du ghetto, Joe Van Battle, qui enregistre ses sermons et les diffuses à travers la communauté afro-américaine par le biais de la radio et des disques Chess, au point de faire de lui l'une des voix les plus écoutées de sa communauté avec Martin Luther King dont il est un proche. Dans la communauté afro-américaine du Detroit des années 1950, le Révérend Franklin est non seulement un notable, c'est aussi un homme puissant et riche, invité à délivrer ses sermons enflammés dans les plus grandes églises de l'Amérique noire à raison de quatre mille dollars par homélie.
Lorsque le Révérend Franklin et sa femme Barbara se séparent en 1948, Aretha reste à Detroit avec son frère Cecil et ses sœurs Erma et Carolyn tandis que son frère aîné, Vaughn, part vivre avec sa mère à Buffalo. Pendant quatre ans, elle se rend là-bas chaque année pour passer les vacances d'été avec sa mère jusqu'à la mort de celle-ci quand elle a dix ans. A Detroit, le Révérend Franklin élève ses quatre enfants dans une grande maison bourgeoise avec l'aide de sa mère et d'une gouvernante ; C.L. Franklin est un père strict, c'est surtout un homme d'une belle prestance qui s'habile chez les meilleurs tailleurs de la ville et à qui sa fille voue une admiration qui ne se démentira jamais. L'environnement familial est naturellement marqué par le gospel ; pour Aretha et ses frères et sœurs, il est normal de chanter dans les chœurs de l'église de leur père, mais la tolérance est la principale règle de vie du Révérend Franklin qui n'a pas du rhythm & blues une vision conservatrice comme beaucoup de ses collègues, convaincu qu'il ne suffit pas d'appartenir à la famille de l'église pour se trouver dans le clan des justes. Les deux pianos qui se trouvent chez lui servent d'ailleurs qu'à la chanson, ou encore au jazz lorsque des amis comme Art Tatum ou Oscar Peterson passent la soirée chez les Franklin.
L'éducation musicale d'Aretha est extrêmement éclectique. A l'église, elle écoute Mahalia Jackson, les Soul Stirrers et leur soliste Sam Cooke dont elle est gentiment amoureuse, James Cleveland qui enseigne les arrangements vocaux au trio gospel qu'elle a monté avec des amies, et surtout Clara Ward qui devient son modèle. A la radio, elle entend les principaux ensembles harmoniques de l'ère doo-wop, le blues de Dinah Washington qu'elle entrevoit même chez elle un samedi soir où son père reçoit des amis, et les disques de Ray Charles qui la marquent profondément. A Detroit, la musique est également présente par le biais de voisins aux ambitions musicales affirmées, Diane Ross, Smokey Robinson et les Four Tops, mais aussi sur la scène du Warfield Theater où elle découvre Little Willie John, comme dans les surprises parties adolescentes où elle se rend quelquefois. Très naïve pour tout ce qui touche à la sphère affective, Aretha a treize ans lorsqu'elle se retrouve enceinte pour la première fois et elle quitte définitivement l'école pour donner naissance, à un fils qu'elle baptise Clarence, comme son père qu'elle admire tant.
Depuis que les disques de ses sermons, distribués par Chess Records, l'ont rendu célèbre à travers les Etats-Unis, le Révérend Franklin multiplie les tournées pastorales. Au milieu des années cinquante, la formule s'est professionnalisée au point qu'il se produit à la tête d'un show qui comprend plusieurs chanteurs de gospel dont Aretha fait partie, laissant sa grand-mère veiller sur Clarence à Detroit. Pendant quatre ans, elle a l'occasion de se familiariser avec cette vie itinérante : les longs trajets en bus, les repas pris sur le pouce sur les parkings des restaurants sudistes qui refusent de servir les Afro-américains, les pensions de famille des quartiers noirs à une époque où beaucoup d'hôtels pratiquent encore la ségrégation, les rencontres et les discussions avec d'autres ensembles du moment comme les Staple Singers et les Soul Stirrers, les dimanches après-midi enflammés à l'Apollo et les auditoriums qui vibrent sous la parole du Révérend Franklin...
Le contraste entre cette vie d'adulte et les préoccupations adolescentes d'Aretha est symbolisé par la partie de patins à roulettes qu'elle s'achète avec ses premiers cachets de tournée. Mais alors que la famille Franklin s'installe dans une propriété luxueuse dans un quartier chic de Detroit, Aretha donne naissance à un deuxième fils, Eddie, à dix-sept ans. Au même moment sort sur Chess son premier album qui contient une lecture inspiré de Precious Lord de Thomas Dorsey, l'un des pères du gospel moderne. Dans le métier, tout le monde sait désormais que la fille du Révérend Franklin est une chanteuse d'exception et plusieurs compagnies s'intéressent à elle. C'est le cas de RCA qui manifeste son intérêt pour elle sur les conseils de Sam Cooke, c'est surtout celui John Hammond chez Columbia qui lui déclare d'emblée qu'elle possède la plus belle voix qu'il lui a été donné d'entendre depuis Bessie Smith avant de découvrir Lady Day et Count Basie, Hammond est un professionnel hautement respecté dans l'univers du disque et c'est à lui que G.L. Franklin décide de confier sa fille.
Il est difficile d'évaluer cette rencontre à sa juste valeur. Au crédit de Hammond, sa clairvoyance lorsqu'il pousse Aretha à renoncer au gospel pour trouver sa place dans le monde la chanson ; à son débit, Hammond n'est pas un spécialiste du rhythm & blues et s'entête à vouloir faire d'elle une chanteuse de variétés dans un répertoire constitué de grands classiques du jazz et de Broadway, mal adapté à la chaleur de son timbre et à son intériorité naturelle. Cette politique n'est pas entièrement stérile puisque puisqu'elle permet à Aretha de faire une rentrée remarquée dans le Top 10 noir en 1960 grâce à un titre enregistré avec l'orchestre de Ray Bryant, Today I Sing the Blues. Won't Be Long et Operation Heartbreak poursuivent sur cette lancée en 1961, confirmant Hammond dans ses certitudes, mais les arrangements lourds et un répertoire plus proche du cabaret que de la soul contribuent à user la formule. En l'espace de six ans et d'une dizaine d'albums, Aretha suit sagement les instructions de ses producteurs successifs – Hammond, puis Robert Mersey et Clyde Otis – qui souhaitent faire d'elle la nouvelle Dinah Washington. Si cette stratégie avait encore un sens au début de la décennie, elle ne correspond plus a aucune réalité tangible à l'heure où les voix montantes du ghetto sont celles de James Brown, Ottis Redding, Carla Thomas et Wilson Pickett.
Le premier à comprendre qu'Aretha n'est pas faite pour concurrencer Diana Ross et les Supremes est Jerry Wexler, producteur en chef des disques Atlantic, qui l'admire depuis ses débuts chez Columbia. Lorsque son contrat vient à échéance en 1966, il lui propose une avance de vingt-cinq mille dollars et l'emmène dans les studios Fame de Rick Hall à Muscle Shoals, convaincu qu'Aretha peut réussir à condition de s'exprimer dans un environnement proche de ses racines gospel : « J'ai voulu la ramener dans le giron de l'église, l'asseoir au piano et lui demander d'être elle-même. » La formule est élégante, mais la réalité est plus complexe car le séjour d'Aretha en Alabama tourne au drame dès son arrivé au mois de janvier 1967, accompagnée de Wexler, se son mari Ted White et de l'ingénieur du son Tom Dowd. La crème des spécialistes de la soul sudiste l'attendent en studio : le batteur Roger Hawkins, le claviériste Spooner Oldham, Tommy Cogbil à la guitare, une section de cuivres, sans oublier Dan Penn qui compte bien placer certaines de ses chansons. A une époque où les habitants des ghettos des métropoles du Nord ont la plus grande méfiance vis-à-vis des white crackers (« pauvres blancs sudistes »), il suffit d'une étincelle pour mettre le feu aux poudres. Aux premières heures de la séance, Ted White et le trompettiste partagent la même bouteille de whisky ; l'alcool aidant, les choses s'enveniment. La familiarité des débuts se transforme en hostilité, le ton monte et White finit par reprendre le chemin de New York avec se femme. Alors que Wexler comptait mettre en boîte onze chansons pour le premier album Atlantic d'Aretha, seul I Never Loved a Man a pu être enregistré.
Décidé à ne pas se laisser abattre, Wexler renonce provisoirement au LP pour faire parvenir des maquettes de la chanson aux disc-jockeys de New York. La réaction est unanime et Wexler s'empresse d'enregistrer une face B pour publier dans les meilleurs délais le single d'Aretha. Tout juste un mois après son lacement le 10 février 1967, I Never Loved a Man (The Way I Love You) entre dans les classements pour s'y imposer à la première place tout en s'installant dans le Top 10 Pop : l'accouchement s'est fait dans la douleur, mais Jerry Wexler a réussi son pari. Ce premier million-seller n'est d'ailleurs qu'un début ; dès la sortie de l'album I Never Loved a Man the Way I Love You que Wexler a fini par réaliser en faisant venir à New York la section rythmique de Muscle Shoals, Respect fait mieux encore son prédécesseur en prenant la tête des charts R&B et Pop pour dépasser également le million d'exemplaire vendus. Et pendant que Columbia en profite pour publier une compilation d'anciens enregistrements, Atlantic contre-attaque avec le 33-t Aretha Arrives qui lui donne son troisième Numéro Un grâce à Baby I Love You, nouveau million-seller. En l'espace de six mois, la clairvoyance de Wexler à permis de faire passer Aretha Franklin du statut de chanteuse de cabaret à celui de Lady Soul, reine incontestée du genre, accumulant un total de six Top 10 hits dont cinq vendus à plus d'un million d'exemplaire tandis que deux de ses albums dépassent la barre symbolique des 500 000 ventes. Cet exploit n'avait été accompli par le passé que par Elvis Presley.
La formule se répète infailliblement au cours des années suivantes avec une suite de succès qui font tous aujourd'hui figure de standards : Chain of Fools, (Sweet Weet Baby) Since You've Been Gone, Think, tous Numéro Un et en bonne place dans le Top 10 Pop en 1968, See Saw, The Weight, Share Your Love With Me en 1969, Call Me, Spirit in the Dark, Don't Play that Song en 1970, Bridge Over Trouble Water, Spanish Arlem et Rock Steady en 1971, Day Dreaming en 1972... Dans un premier temps, les enregistrements d'Aretha sont réalisas à New York, le plus souvent avec les musiciens du Muscle Shoals que Wexler fait venir d'Alabama et qu'il cornaque soigneusement pour éviter tout débordement. A leurs côtés, on trouve souvent King Curtis au saxophone ainsi que les Memphis Horns, tandis que les chœurs sont assurés par les Sweet Inspirations comme par les deux sœurs d'Aretha, Erma et Carolyn Franklin. Après son installation en Floride au tournant de la décennie, Wexler trouve commode de faire travailler Aretha dans les studios Criteria de Miami, convoquant d'abord l'équipe habituelle de Muscle Shoals avant de faire appel aux Dixie Flyers, d'autres musiciens sudistes découverts peu auparavant à Memphis, avec parfois Donny Hathaway ou Dr. John au piano. En tournée enfin, ce sont les Kingpins de King Curtis qui officient jusqu'à la mort de ce dernier ; Bernard Purdie à la batterie, Jerry Jemmont à la basse, Cornell Dupree à la guitare.
Quel que soit le contexte dans lequel elle s'exprime, Aretha impose invariablement sa marque, comme Ray Charles avait pu le faire quinze ans plus tôt. Ses différents albums abordent des registres très différents, qu'il s'agisse d'un recueil très marqué par la soul sudiste comme Soul '69, d'enregistrements en public comme Aretha in Paris – réalisé à Paris en mai 1968 au moment où le Quartier Latin s'embrase – ou bien Aretha Live at Fillmore West en 1971, d'un disque à l'atmosphère introspective comme Spirit in the Dark en 1970, peu après son divorce avec Ted White, ou encore Young, Gifted & Black en 1972 dont la plage titre est un manifeste aussi puissant que Say It Loud – I'm Black and I'm Proud de James Brown.
Un autre album occupe une place à part au cours de cette période très riche de la carrière d'Aretha. Enregistré à la New Temple Missionary Baptist Church de James Cleveland à Los Angeles, Amazing Grace lui donne son premier disque de platine en apportant la preuve qu'elle n'a rien perdu de sa spiritualité. L'enregistrement a lieu deux soirs de suite au mois de janvier 1972, avec le soutien de Southern California Community Choir dirigé par le révérend Cleveland en personne. Dans le public se trouve deux personnes qui ont le plus comptés dans l'histoire personnelle d'Aretha : Clara Ward qui reste son modèle depuis l'enfance, et son père, C.L. Franklin ; se sentant en famille, Aretha offre le meilleur d'elle-même. Cette réussite artistique et commerciale survient à un moment charnière de sa carrière, alors que Jerry Wexler voudrait prendre du recul. Pour Hey Now Hey (The Other of the Sky) en 1973, il fait appel à Quincy Jones qui n'obtient pas des résultats aussi probants que ceux de son prédécesseur, même si Angel est un best-seller cette année-là. Wexler s'empresse de revenir aux commandes pour les recueils suivants, ce qui permet à Aretha d'enchaîner dans les classements des meilleures ventes avec Until You Come Back to Me (That's What I'm Gonna Do) et I'm in Love, deux extraits du LP Let Me In Your Life en 1974.
La réussite est rarement une autoroute sans péage. Aretha continue d'engranger les succès à un rythme moindre au cours des mois suivants, le feu sacré de ses débuts pour Atlantic n'étant plus systématiquement au rendez-vous. L'éloignement progressif de Jerry Wexler n'est pas étranger à cet état de fait : en ce milieu de décennie, ses rapports avec Atlantic se distendent et la maison de disque choisit de confier Aretha à d'autres producteurs, en particulier Curtis Mayfield qui permet à son style d'évoluer avec la mode grâce à l'album Sparkle (Something He Can Feel en 1976), ou encore Lamont Dozier qui contribue à la réussite relative de Sweet Passion (Break It to Me Gently en 1977). Au moment où la soul s'efface pour céder la place au disco, Aretha tente sa chance pour l'album La Diva avec van McCoy – un ami de longue date déjà croisé chez Columbia – mais la formule prend d'autant moins que la chanteuse semble davantage préoccupé par sa vie privée que par sa carrière, depuis son mariage en 1978 avec l'acteur Glynn Turnman et surtout le drame dont est victime son père en 1979. Surpris chez lui par des cambrioleurs, le Révérend Franklin est grièvement blessé et passera les cinq dernières années de sa vie dans le coma.
En 1980, la sortie sur les écrans du film Les Blues Brothers (où elle reprend Think dans le rôle d'une tenardière de bar autoritaire et dominatrice) coïncide avec arrivé chez Arista. Après treize ans chez atlantic, elle retrouve Clive Davis qu'elle a connu chez Columbia à ses débuts. Symboliquement présenté à la presse comme le grand retour de la Diva, ce tournant lui permet de retrouver sa place dans le registre de la soul urbaine grâce au succès de Jump to It (1982) et Get It Right (1983) enregistrés sous la tutelle de Luther Vandross avec qui les relations sont intenses, mais tendues. Les deux albums se vendent bien, mais Clive Davis a d'autres visées pour Aretha qu'il voudrait faire entrer définitivement dans le club fermé des grandes stars internationales. Au moment où Tina Turner joue la carte pop-rock pour revenir au premier-plan, Davis pousse Aretha à imiter la formule en fréquentant en studio les grands noms du genre : Dave Stewart du duo Eurythmics pour l'album de platine Who's Zoomin' Who ? (Freeway of Love, son dernier Numéro Un noir en 1985), Keith Richards des Rolling Stones pour Aretha (1986), George Michael avec lequel elle enregistre I Knew You Where Waiting for Me (Numéro Un Pop en 1987), Elton John qui dialogue avec elle dans Through the Storm en 1989 et Whitney Houston qui lui donne la réplique la même année sur It Isn't, It Wasn't, It Ain't Never Gonna Be.
Globalement, cette stratégie grand public réussit bien à Aretha en lui permettant de quitter le moins possible sa maison et son jardin de Detroit, limitant ses déplacements à de rares apparitions sur scène et à quelques soirées officielles abondamment relayées par la presse mondaine. Officiellement célibataire depuis son divorce en 1984, elle vit seule dans le confort d'une vie provinciale marquée par le souvenir de son père. Comme si ce drame ne suffisait pas, Aretha perd successivement sa sœur Carolyn en 1988 et son frère Cecil l'année suivante, deux ans après avoir enregistrer ce qui reste son disque le plus émouvant des années 1980, le double album One Lord, One Faith, One Baptism réalisé en juillet 1987 dans le cadre de la New Bethel Baptist Church – située au 8430 C.L. Franklin Boulevard à Detroit – en présence de Mavis Staples, de Joe Ligon des Mighty Clouds of Joy et du pasteur Jesse Jackson.
Au cours de la dernière décennie du siècle, son rythme de travail se ralenti mais A Rose Is Still a Rose, écrit et produit par Lauryn Hill, lui permettait pourtant de retrouver le Top 10 R&B en 1998 et de vendre un demi-million d'exemplaires de l'album du même nom. Au moment où elle atteint la soixantaine, Aretha Franklin n'a de toute évidence plus rien à prouver, pour avoir su s'adapter depuis quarante ans aux modes et aux changements tout en conservant son statut de figure tutélaire de la soul féminine. A l'inverse d'un James Brown qui s'est ingénié à entretenir tout au long de sa carrière une image de mauvais garçon, Aretha accumule les honneurs ; première femme de intronisée dans le Rock & Roll Hall of Fame dès 1987, consacrée par quinze Grammys (plus qu'aucune autre chanteuse dans l'histoire du prix) et honorée par un Lifetime Achievement Award en 1994, invitée plus souvent qu'à son tour à la Maison-Blanche, elle ne manque pas de projets. Depuis sa rencontre sur scène avec Luciano Pavarotti, elle a l'intention d'enregistrer un album d'opéra, tout comme elle veut écrire un livre de cuisine pour y consigner la recette du gâteau à la banane qu'adorait son père. Mais surtout, symbole d'une humilité sincère, elle s'inscrivait récemment à la Juilliard School of Music pour prendre des cours de solfège : quand on sait les prouesses qu'elle a accomplies sans savoir lire une note, on peut se demander où conduira Aretha le jour où elle sera musicienne diplômée...

Link : https://www.youtube.com/watch?v=HqYnevHibaI

 

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